vendredi 28 décembre 2007

L'hôtel de Rohan


J'avais commencé l'année par la description de l'hôtel d'Assy (voir ce billet), je l'achève aujourd'hui par celle de l'hôtel de Rohan situé dans le même quadrilatère du Marais, une aire de près d'un hectare qui abrite encore, pour un temps, les Archives nationales avant qu'elles ne prennent le train pour la banlieue nord de Paris (voir notre locomotive nommée Pierrefitte).

C'est le premier cardinal de Rohan qui attacha le nom de sa famille à cet hôtel construit par Pierre-Alexis Delamair sur les terrains acquis en 1705 au niveau de la rue Vieille-du-Temple.

(Hôtel de Rohan en 2 sur l'image de cette maquette,
en 1 la cour de l'hôtel de Soubise, rue des Francs-Bourgeois).

Pour donner au nouvel hôtel une entrée digne de lui, Delamair changea l’orientation du bâtiment en plaquant une nouvelle façade. C’est à Germain Boffrand que fut confiée la décoration intérieure, véritable chef d’œuvre de l’art rocaille, imitée dans toute l’Europe et admirablement conservée de nos jours.

L'hôtel est donc resté tel que le premier cardinal le fit construire. Sur les jardins, une grande façade monumentale avec un premier étage très élevé et un étage d'attique où se voyaient autrefois les armes du propriétaire. Sur la rue s'ouvre une cour arrondie dont le passage à gauche menait à la cour des écuries (aujourd'hui l'atelier de menuiserie) et celle de droite sur deux abreuvoirs surmontés du fameux bas-relief des Chevaux du Soleil (dont un moulage est conservé à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine à Chaillot). Ce bas-relief, postérieur aux premiers travaux de l'hôtel, est l'œuvre de Robert le Lorrain.

(les Chevaux du Soleil)

Quatre autres maisons furent acquises à cet emplacement par le cardinal entre 1714 et 1731, il y fit bâtir des communs et des boutiques (aujourd'hui ce sont les bureaux d'une partie des Missions).

Les grands appartements du premier étage de l'hôtel de Rohan comprennent d'abord une grande antichambre de cinq fenêtres ornée autrefois de onze portraits (aujourd'hui on y tient de temps à autre des colloques ou des journées d'études). La salle de compagnie qui suit a conservé quelques boiseries sculptées blanc et or et quatre médaillons représentant La Guerre, Les Travaux des champs, La Vendange et La Musique; les dessus de portes sont inspirés de l'Enéide (La Colère de Neptune, Vénus recevant Vulcain, etc.). Enfin l'enfilade se termine par le fameux Cabinet des Singes dont la décoration, œuvre de Christophe Huet, était du "goût chinois", un goût exquis qui vaut vraiment le détour…mais hélas, l'accès de ce Cabinet est interdit aux visiteurs sauf pendant les Journées du patrimoine où en visitant les expositions temporaires qui y sont installées ou encore sous la conduite des guides conférenciers (ouvert uniquement le dimanche après-midi, réservation obligatoire).

Bon, je ne vais tout de même pas vous faire tout le tour du propriétaire sauf pour vous indiquer que dans la chambre à coucher du cardinal, au dessus des portes, se trouvaient deux toiles de Boucher, Le Moulin à eau et La Mare (datées vraisemblablement de 1751) et aujourd'hui conservées au Louvre.

Sous la Révolution, l'hôtel de Rohan subit le même sort que son voisin l'hôtel de Soubise. L'ensemble du domaine des Rohan-Soubise fut placé sous séquestre lors de l'émigration des héritiers et servit à de multiples usages, puis fut acquis par l’État par le décret impérial du 6 mars 1808 (on fêtera donc en 2008 son bicentenaire, mais ceci est une autre histoire…).

Napoléon Ier affectera l’hôtel de Soubise aux Archives impériales et l’hôtel de Rohan à l’Imprimerie nationale qui y demeura jusqu’en 1927. Le musée de l’histoire de France fut installé dans l’hôtel de Soubise par Napoléon III en 1867.

Quant à l'hôtel de Rohan, désormais propriété des Archives nationales, il accueillera de grandes expositions historiques, des expositions temporaires, des conférences, des concerts (concert des Jeunes talents par exemple), des visites guidées, etc. Aujourd'hui il abrite une partie du personnel de la section du XIXe siècle (au rez-de-chaussée) et de l'ensemble de la section du XXe siècle (aux étages).

jeudi 27 décembre 2007

Des lettres anonymes aux Archives


Après les plumes de pigeons, le poignard, la pantoufle et le crâne trouvés dans des cartons d'archives (voir ces anciens billets) voici plus modestement des lettres anonymes d'une affaire pour laquelle nous avons identifié les pièces à conviction au regard du dossier d’instruction (conservé dans la sous-série Z/3/65, dossier 7). Ces billets anonymes ont été (d'après l'instruction) envoyés par un nommé Antoine Pignard-Duplessis, diacre d’office à Saint-Gervais de Paris...

Plusieurs billets anonymes avaient été trouvés dans l’église Saint-Gervais contre le premier vicaire Destrevaux et les deux sacristains Huré et Pluyette ; l’un d’eux était ainsi rédigé : "On recommande à vos prières trois filoux qui soulèvent tout l’argent du bon curé Veytard. Ces quatre filoux sont Destrevaux vicaire, Pluyette sacristain de la petite sacristie, Huré sacristain de la grande sacristie."

En janvier 1787, le curé les remit à deux experts en écriture qui conclurent, pièces de comparaison à l’appui, que l’auteur des billets était un certain Antoine Pignard-Duplessis, diacre d’office à Saint-Gervais. L’affaire resta sans suite jusqu’à la fin de septembre 1787 où Pignard-Duplessis fut convoqué par l’archevêque qui lui signifia l’ordre de quitter Saint-Gervais pour mettre fin au scandale que suscitaient ces billets anonymes dans la paroisse et la communauté des prêtres. Pignard-Duplessis jura qu’il n’en était pas l’auteur.


(Mots croisés sur Detrevaux qui devient
tour à tour Délateur et Dupeur,
Envieux, Trompeur, etc.)

Mais deux nouvelles lettres anonymes du 16 février 1789, injurieuses contre Veytard et Detrevaux, suscita une autre expertise en écriture qui reconnut également Pignard-Duplessis comme l’auteur de la lettre. Bien qu’il semble avoir été soutenu par les marguilliers, Pignard-Duplessis fut destitué de sa place de diacre d’office en juin 1789 ; il porta plainte alors au Châtelet contre le curé et le vicaire le 2 juillet 1789.

Une information fut faite au Châtelet en décembre 1789 avec une troisième expertise qui concluait comme les précédentes que le plaignant était l’auteur des billets et de la lettre anonymes. Le procès auquel donna lieu l’affaire fut instruit d’abord au Châtelet, puis poursuivi au 4e tribunal criminel provisoire de Paris.

Mais, entre-temps la Révolution avait éclaté. Pignard-Duplessis se fit remarquer comme aumônier d’un bataillon de la garde nationale et fut élu électeur du département de Paris de 1790 à 1792. Il prêta serment en janvier 1791 et se déprêtrisa dès 1792 .

De son côté, Veytard avait été élu député du clergé de Paris aux États généraux ; effrayé par la tournure des événements, il cessa d’assister au séances de l’Assemblée constituante à l’automne 1789, ne jura pas et émigra en Belgique dès janvier 1791.

Le Châtelet ayant été supprimé, l’affaire Pignard-Duplessis fut renvoyée à l’un des tribunaux criminels provisoires de Paris qui annula la procédure du Châtelet pour vice de forme en octobre 1791 et recommença l’information en février 1792. Cette fois, les deux experts commis d’office affirmèrent que les écrits anonymes n’étaient pas de la main de Pignard-Duplessis ; celui-ci fut donc déchargé de l’accusation le 27 mars 1792 (Z/3/60, jugement du 27 mars 1792).

Les Archives nationales regorgent de pièces insoupçonnées. Comme le suggère justement mon collègue Pierre B., étant donné la multiplicité des questions que soulève la présence de ces pièces à convictions, nous tenons à dire que celles-ci sont en quelque sorte orphelines et attendent leur historien. Derrière ces objets il y a des textes qui en disent long sur les êtres auxquels ils ont appartenu. Parvenir à établir un lien entre ces objets et ces textes est un exercice délicat, parfois impossible. En leur donnant la parole, en les sortant de leur boîte, nous tenterons de les faire revivre et leur donner leur sens plein au sein d’un système judiciaire complexe dont nous avons entre les mains, au delà des objets, un pan entier de la vie privée des femmes et des hommes de la fin du XVIIIe siècle à Paris. Sachons les faire parler !

lundi 24 décembre 2007

Julien Gracq


De mes lectures de Julien Gracq, je l'avais imaginé solitaire, retiré du monde et libre et il est resté ainsi jusqu'à fin, à la veille d'un Noël 2007, presque centenaire semble-t-il.

Longtemps je me suis délecté de sa description du monde. Un monde naturel mais curieusement fantastique, un monde au-delà du réel, d'apparences et presque dépourvu de rationalité mais tellement rempli de fées de toutes sortes.

Toute son œuvre est poésie. Son univers, c'était le silence mais aussi la bruyante ville, c'était aussi le calme paysage, la forêt, l'eau dans tous ces états (la pluie, le brouillard, la neige, la glace) mais aussi la mer, les ports, les villes de bord de mer...

Quelques petits extraits : d'abord les Carnets du grand chemin dans sa description de la pinède froissée, mmmm !

Au-dessous d’un certain seuil où le vent fraîchissant éveille par contagion la pinède toute entière au froissement de la mer voisine, le silence dans un bois de pins se fait d’un seul coup et prend une tonalité minérale.

Un balcon en forêt ensuite :

[Le] jour blanc et sans âge qui suintait de la terre cotonnait sur le plafond l’ombre des croisées […] la chambre, la maison entière semblaient planer sur une longue glissade de silence – un silence douillet et sapide de cloître, qui ne s’arrêtait plus.
[…] Le silence respirait autour de lui plus subtil sous cette lumière luxueuse […]
La lune s’était dégagée : au fond de la trouée des arbres, la pente de la clairière se givrait d’une lumière froide, minérale, toute ocellée par l’ombre d’encre des jeunes sapins assis sur l’herbe [..] on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille : il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu.

Sortir des extraits du Le rivage des Syrtes serait une gageure, essayons tout de même :

Aussi loin que l'œil portât, à travers la brume liquide, on n'apercevait ni un arbre ni une maison. L'aube spongieuse et molle était trouée par moment de louches passées de lumière, qui boitaient sur les nuages bas comme le pinceau tâtonnant d'un phare. L'intimité suspecte et pénétrante de la pluie, le tête-à-tête désorientant des premières gouttes hésitantes de l'averse calfeutraient ces solitudes vagues, exaspérant un parfum submergeant de feuilles mouillées et d'eau croupie; sur le feutrage mou du sable, chaque goutte s'imprimait avec une netteté délicate, comme on distingue de la pluie les grains plus vivants qui s'égouttent du feuillage. Sur la gauche, à peu de distance de la route, la mer de joncs venait border des vasières et des lagunes vides, fermées sur le large par des flèches de sable gris où des langues d'écume se glissaient vaguement sous la brume.
…à en perdre la raison je vous dis !

Pour finir le réveil de l'écrivain ou l'art de passer de la couette au bord de mer !

Il y a dans notre vie des matins privilégiés où l'avertissement nous parvient, où dès l'éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désœuvrée qui se prolonge, une note plus grave, comme on s'attarde […] quelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu'à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes; c'est peut-être le bruit d'un pas isolé sur le pavé des rues, ou le premier cri d'un oiseau parvenu faiblement à travers le dernier sommeil; mais ce bruit de pas éveille dans l'âme une résonance de cathédrale vide, ce cri passe comme sur les espaces du large, et l'oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n'a pas plus d'écho que la mer...

Mort d'un poète.

jeudi 20 décembre 2007

BB/9

( dossier de Chassen, commissaire-priseur
nommé le 24 octobre 1891 à Marseille
en remplacement de Hubert, démissionnaire)


Après les premières sous-séries du fonds judiciaire des Archives nationales (voir BB/1 à BB/8), voici celle intitulée officiers ministériels : avoués, huissiers, commissaires-priseurs en BB/9 pour laquelle les dates extrêmes des documents sont de 1791 à 1925 environ. Elle mesure 450 mètres linéaires pour 2569 articles et elle est librement communicable, sauf les dossiers de personnel communicables 120 ans après la date de naissance (en attendant la nouvelle loi sur les Archives qui diminuera ce délai). Les documents sont produits pour la plupart par la Direction des Affaires civiles (puis par la Direction du personnel).

Histoire des producteurs
Les officiers ministériels ont un droit de propriété sur leur charge et la lèguent ou la vendent au candidat capable de leur choix, sous réserve de l’agrément du gouvernement. Chaque remplacement d’officiers ministériels donne donc lieu à la constitution d’un dossier individuel de présentation au ministère de la Justice. Actuellement nommés par le ministre de la Justice, les officiers ministériels étaient nommés auparavant par le chef de l’État. Il est difficile de préciser avec exactitude les bureaux producteurs des dossiers des officiers ministériels puisqu’à plusieurs reprises, selon les variations des attributions et des structures internes du ministère de la Justice, les tribunaux de commerce, les officiers ministériels passent des Affaires civiles à la Direction du personnel, ou à ce qui en tient lieu. Ce n’est qu’à partir de la Troisième République qu’un "bureau du notariat et des officiers ministériels" se met en place (devenu par la suite, à partir de 1945, le "2e bureau chargé de la législation et le contrôle des professions" et enfin la "division des professions" puis la "sous-direction des professions" depuis 1992).
On trouvera ci-dessous les renseignements sur l’origine, l’évolution et les fonctions des officiers ministériels.
  • Les avoués avaient remplacé les procureurs en 1791 ; supprimés par le décret du 3 brumaire an II, ils furent rétablis par la loi du 27 ventôse an VIII. Depuis 1972, il n’existe plus que des avoués d’appel, auprès des cours d’appel. Ils sont chargés de représenter les parties pour les actes de la procédure écrite.
  • Les huissiers ont été réorganisés par la loi du 27 ventôse an VIII et par le décret du 14 juin 1813. Ils sont chargés de la signification des actes de procédure, de l’exécution des décisions de justice et du service intérieur des tribunaux.
  • Sous l’Ancien Régime, les fonctions de commissaire-priseur étaient unies à celles d’huissiers, avec les huissiers commissaires-priseurs au Châtelet de Paris. La profession fut recréée, séparément, d’abord à Paris par la loi du 27 ventôse an IX, puis dans les autres villes par l’ordonnance du 26 juin 1816. Jusqu'à ces dernières années, ils avaient le monopole des ventes aux enchères.
  • Les avocats au Conseil d’État ont été créés par décret du 11 juin 1806. Devenus avocats aux conseils du roi depuis l’ordonnance du 29 juin 1814, ils ont fusionné avec les avocats à la Cour de cassation par l’ordonnance du 10 septembre 1817, sous le titre d’avocats aux Conseils du roi (plus tard au Conseil d’État) et à la Cour de cassation. Ils exercent conjointement les fonctions d’avocats et d’avoués auprès de ces juridictions.
  • Les officiers ministériels furent établis successivement en Algérie, en Tunisie et au Maroc avec des particularités locales : ainsi, ils ne jouissaient pas du droit de présentation de leur successeur. En outre, certaines catégories étaient spécifiques à l’Afrique du Nord, comme les interprètes judiciaires, les défenseurs (cumulant les fonctions d’avocat et d’avoué).
Histoire de la conservation

La sous-série BB/9 a été constituée par une succession de versements entre 1827 et 1944. D’autre part, les 23 liasses (BB/9/165 et BB/9/2495 à 2509) provenant des versements de 1941 et de décembre 1943-janvier 1944, sont, vraisemblablement, des résidus ou des fonds de bureaux, concernent les officiers ministériels entre 1813 et 1909. En outre quelques liasses ont dû être formées avec des documents pris dans un versement fait, en 1834, de 110 articles relatifs à l'organisation judiciaire sous le Consulat et l'Empire.


Présentation du contenu

La sous-série BB/9 concerne les officiers ministériels, c'est-à-dire les avoués, huissiers et commissaires-priseurs mais aussi les dossiers de présentation des avocats au Conseil et à la Cour de cassation, puisqu'ils remplissent les fonctions d'avoué à la Cour de cassation. Elle comprend deux parties marquées par une différenciation dans les cotes : BB/9 et BB/9/I.

1. La première partie (BB/9), qui se rapporte presque entièrement à la nomination des avoués, huissiers et commissaires-priseurs, est composée surtout des dossiers de présentation des candidats, établis au moment de leur nomination pour la période 1814-1925. Ces dossiers sont classés par tranches chronologiques brèves (annuelles généralement) et à l'intérieur de chaque tranche par cours pour les cours et par départements pour les tribunaux de première instance. Les dossiers des officiers ministériels d'Algérie forment un petit groupe distinct, qui est à compléter avec les dossiers contenus dans BB/6.
2. La seconde partie (BB/9/I) conserve les dossiers relatifs à la fixation du nombre des officiers ministériels (mais avant 1833 il faut se reporter aussi à la première partie de la sous-série).


Instruments de recherche : voir l’état des inventaires sur le site des Archives nationales

Sources complémentaires
Autre partie du même fonds aux Archives nationales (Paris), les dossiers de présentation des avoués, huissiers et commissaires-priseurs postérieurs à 1925 se trouvent dans le groupe d'articles BB/10/2950 à 3487.

Prochaine présentation, BB/10 Notaires

vendredi 14 décembre 2007

Kayomars et sa cour de paradis

(Kayomars et sa cour de paradis, exposée en ce moment au Louvre)

Aujourd’hui vendredi 14 décembre 2007 à 12h30 je vais assister à l’auditorium du Louvre à une conférence sur Kayomars et sa cour de paradis par Souren Melikian, directeur de recherche émérite, CNRS.

Réalisée avec une grande minutie à la gouache, à l’or et à l’encre sur papier, vers 1522-1525 par Sultan Muhammad, il dépeint la cour de Kayomars, premier shah de Perse. Cette page d’une spiritualité intense recèle de détails, personnages, animaux et végétation, dans un paysage montagneux d’une superbe harmonie chromatique, ce chef-d’œuvre de la peinture de manuscrit, provenant de la collection Aga Khan, sera analysé en direct par cet éminent spécialiste des arts de la Perse.

Je vais en savoir plus tout à l’heure et je rédigerai à nouveau ce billet…
....................

Donc voilà, la salle était pleine à craquer mais la conférence a tout de même commencé à l'heure dite.

Cette page, où l'on voit le roi du monde et de l'Iran est Keyomars ou Geyomars (selon les écritures) trônant au milieu de sa cour, a provoqué une profonde impression sur les grands maîtres du temps. Elle ouvre le cycle des 258 peintures du Shah Nameh (Livre des Rois) exécuté par ordre de la bibliothèque royale de Shah Tahmasp entre 1524 et 1539 et aujourd'hui éparpillées entre plusieurs collectionneurs et musées américains et iraniens. Cette célèbre peinture, attribuée à Soltan Mohammad, est impressionnante, elle mesure une trentaine de centimètres (le folio entier fait 47 cm).

Inutile de s'étendre sur le célèbre Shah Nameh, il suffit de se documenter sur la toile pour se rendre compte de l'importance qu'a joué ce livre versifié dans la société persane. Notez cependant que les personnages de ces peintures n'illustrent jamais le texte mais sont la réponse du peintre à son thème. Le passé devient ainsi la métaphore de l'instant présent. Le Shah Nameh ne donne aucune précision sur Keyomars. Les vêtements taillés dans des peaux de léopard et l'emplacement du trône dans la montagne sont les seuls renseignements précis qui, comme on vient de le dire, ne sont aucunement dictés par le récit. Les visages ovales aux sourcils arqués et à la bouche menue renvoient à l'archétype de la beauté idéale de la haute époque, celui du "Bouddha au visage du lune". Les personnages sont disposés en cercle selon l'antique tradition de la création de l'univers.

Mais plus que les détails, c'est l'atmosphère féerique, traduisant la perception du commencement de l'histoire persane, qui est remarquable (j'ai passé plus d'un quart d'heure à contempler tous les menus détails sur l'orignal exposé au Louvre jusqu'au 7 janvier 2008…ensuite il va falloir aller à Toronto pour la voir !).

Dans cette peinture, le ciel est d'or, c'est le monde céleste ; les nuages stylisés qui entourent l'aire centrale sont associés dans la tradition iranienne à la période du nouvel an qui commence le premier jour du printemps (nowruz), c'est donc le nuage de printemps (abr-e-nowrozi). Ce début du monde (et même de l'univers !), est signifié comme un âge d'innocence merveilleux (au reste on le voit bien par ces lions paisiblement installés en bas, au milieu, sans menacer leurs proies habituelles que sont les daims et les gazelles) et démontre que dans le royaume soumis à la justice du roi parfait, les ennemis naturels ne se déchirent pas enter eux…

Beaucoup de choses ont été dites par le conférencier, très habile et doté d'un grand humour, mais bon, je ne vais tout de même pas vous refaire la conférence…

Notons cependant que cette peinture de manuscrit est la seule du Shah Nameh de Shah Tahmasp dont on retrouve l'écho dans les sources persanes su temps. Il faut se dépêcher de la voir ! les artistes du The Prince’s School of Traditional Arts de passage à Paris (voir notre billet) sont venus exprès de Londres et ont passé une heure à la contempler !

lundi 10 décembre 2007

Consultation et annotation collaborative des décrets de naturalisation de 1883 à 1930

(première page du décret du 6 janvier 1883 :
le numéro du dossier est indiqué dans la marge à gauche,
ici pour le nommé Mory, 3847 X 82)

Ce matin nous avons présenté à tous les présidents des salles de lecture et d'inventaires des Archives nationales (une bonne quinzaine de participants) une application que nous comptons bientôt mettre en consultation sur internet. Il s'agit de la plate-forme de consultation et d'annotation collaborative des décrets de naturalisation de 1883 à 1930 dévelopée par la société Evodia (anciennement Irisa) . Le terme "décrets de naturalisation" est générique puisqu'il s'agit en fait des décrets relatifs à des procédures en rapport avec la naturalisation proprement dite : admissions à domicile, autorisations de servir ou de se faire naturaliser à l'étranger, réintégrations dans la qualité de français, etc. On peut aussi rencontrer des décrets, également rendus par le ministère de la Justice pendant la même période, relatifs à des changements de nom, à des concessions de titre ou d’armoiries, décrets, etc.

Rappelons que l procédure de naturalisation produit deux types de documents :
1. Les décrets de naturalisation, listes officielles des personnes qui ont obtenu la nationalité française à une date précise. Cette collection originale de ces décrets est conservée aux Archives nationales (ils sont par ailleurs publiés au Bulletin officiel puis, à partir de 1924, au Journal officiel).
2. Les dossiers de demandes de naturalisation, qui comportent toutes les pièces réunies par l’administration pour l’instruction d’une demande. Les dossiers sont conservés et consultables sous forme d’originaux aux Archives nationales (sous-série BB/11). Mais l'accès à un dossier nécessite d’avoir son numéro de dossier (exemple : 8654 X 89), qui ne figure que dans le décret original, d'où l'utilité de cette plate-forme de consultation et d'annotation que nous avons nommé NATNUM car elle concerne les images numérisées des décrets de naturalisation.

(plate-forme de consultation et d'annotation collaborative
des décrets de naturalisation ou comment la notice
concernant le nommé Mory a été annotée en haut à droite)

Lorsque cette application sera sur internet les annotations mutualisées (informations telles que les nom, prénom, date et lieu de naissance du bénéficiaire et de son conjoint éventuel, numéro du dossier indiqué dans la marge gauche de chaque acte sur le modèle suivant : 1656 X 84…) de tous les internautes assureront, à terme, l’interrogation de la base par nom de personne et plus seulement par date de décret.

Pour l'instant, en attendant la réponse de la CNIL, on ne peut qu'interroger et collaborer (en annotant) cette application qu'en intranet (sur le site des Archives nationales à Paris).

vendredi 7 décembre 2007

BB/8

(les voisines devant le juge de paix, Honoré Daumier)

Voici BB/8, une énorme sous-série, 3060 articles environ représentant 42 mètres linéaires. Il s'agit essentiellement de dossiers de personnels de l'an IX-1960, librement communicable, sauf les dossiers de personnel (120 ans après la date de naissance) et les documents contenant des informations relatives à la vie privée communicables après un délai de 60 ans.

Histoire des producteurs :
Les justices de paix ont été l’un des héritages durables de la justice révolutionnaire. Organisées par la loi des 16-24 août 1790, à raison d’une par canton, elles étaient composées d’un juge de paix et d’assesseurs élus pour deux ans (puis pour trois ans à partir de la constitution du 22 frimaire an VIII) et rééligibles. Les lois du 8 pluviôse et du 29 ventôse an IX entamèrent leur réorganisation en réduisant considérablement le nombre de cantons et, par conséquent, de justices de paix, et en supprimant les assesseurs, remplacés par des suppléants. Le suppléant n’intervenait qu’en cas d’empêchement du juge de paix, devenu juge unique. À partir du sénatus-consulte du 16 thermidor an X, les juges de paix et leurs suppléants furent nommés par Napoléon Ier pour dix ans sur présentation d’une liste de deux candidats élus par les assemblées de cantons. Avec la Charte du 4 juin 1814, les juges de paix furent désormais nommés pour une durée illimitée, mais révocables. Pendant la plus grande partie du XIXe siècle, les juges de paix étaient des notables, et non des magistrats professionnels. Les greffiers étaient officiers ministériels et fonctionnaires.

Les justices de paix furent organisées en Algérie, puis en Tunisie, enfin au Maroc, sur le modèle des justices de paix de métropole. Le personnel des justices de paix des autres colonies relevait du ministère qui avait en charge les colonies ; le décret du 25 août 1947 étendit l’organisation judiciaire et le statut du personnel métropolitain à la Guadeloupe, la Guyane française, la Martinique et la Réunion.

Une ordonnance du 22 décembre 1958 a supprimé les justices de paix en les remplaçant par des tribunaux d’instance.

Histoire de la conservation :
Les versements effectués en janvier 1938, en décembre 1943-janvier 1944, en octobre-novembre 1958, le 4 juillet 1961 et le 26 octobre 1965 ont fait entrer aux Archives nationales les dossiers des années 1895 à 1958, cotés BB/8 1391 à 3057 (les dossiers de juges de paix pour les années 1879 à 1894 ont été détruits au ministère de la Justice).

Présentation du contenu :
La sous-série BB/8 concerne les justices de paix et leur personnel : juges de paix, suppléants et greffiers ; une grande partie de la sous-série se compose des dossiers de présentation des juges de paix, de leurs suppléants et de leurs greffiers, établis au moment de leur nomination. Chaque remplacement de juge de paix ou du suppléant donne lieu à la constitution d’un dossier individuel de présentation au ministère de la Justice. Ces dossiers sont classés par tranche chronologique brève (généralement annuelle) et à l'intérieur de chaque tranche par département. Pour l'Algérie et les colonies, une partie des dossiers est insérée à la suite de ceux de la métropole dans la tranche chronologique correspondante, une autre partie forme un groupe séparé.

La fonctionnarisation des juges de paix dut intervenir entre 1879 et 1894 ; elle se traduisit par des lacunes presque complètes dans les archives et par l’ouverture de dossiers de carrière pour les juges de paix, à l’exemple de ceux des magistrats des cours et des tribunaux de première instance.

La sous-série BB/8 contient également les dossiers de remplacement des greffiers des tribunaux de commerce, des greffiers de la Cour de Cassation ainsi que ceux des cours d’appel et des tribunaux de première instance de 1926 à 1949.

Sources complémentaires :
- Autre partie du même fonds : aux Archives nationales (Paris), voir les dossiers des greffiers antérieurs à 1926 sont cotés dans la sous-série BB/7.
- Archives d’autres producteurs en relation : les fonds des justices de paix sont conservés dans la série U des Archives départementales.
- Sources complémentaires sur le plan documentaire : Archives nationales (Paris) : pour les dossiers de plainte ou pour les dossiers d’affaires ayant entraîné un appel au ministère de la Justice (y compris les recours en grâce), voir également les sous-séries AM 10001 à 10004, BB/18, BB/22, BB/30. Les dossiers de pension et de secours sont à rechercher dans les sous-séries BB/25, BB/25/bis et BB/25*.

Voici l'état sommaire de BB/8

BB/8/1 à 151.
Mélanges : nominations des juges de paix, de leurs suppléants et de leurs greffiers : listes et renseignements sur les candidats, décrets de nominations (an X-1820) ; listes et renseignements sur les juges de paix et leurs suppléants (an X-1815) ; justices de paix dans les départements étrangers (1796-1814) ; prestations de serments du personnel des justices de paix (1816) ; circonscriptions des justices de paix (an X-1814).
BB/8/152 à 160. Juges de paix, suppléants et greffiers de justices de paix : demandes de places, nominations, discipline, affaires diverses ; juges de paix, suppléants et greffiers destitués en 1823. 1815-1843.
BB/8/161 à 1382. Dossiers de présentation des juges de paix, de leurs suppléants et de leurs greffiers (classement chronologique et départemental). 1815-1878.
BB/8/1383 à 1385. Dossiers de présentation de juges de paix suppléants (classement départemental). 1848-1880.
BB/8/1386 à 1386/10. Dossiers de présentation des juges de paix, suppléants, assesseurs, greffiers et interprètes en Algérie et aux colonies. 1836-1878.
BB/8*/1387 à 1390/5. Registres du personnel des justices de paix. An XIII-1923.
BB/8/1391 à 2185. Dossiers de présentation des juges de paix, de leurs suppléants et de leurs greffiers (classement chronologique et départemental). 1895-1925.
BB/8/2186 à 2188. Divers : juges de paix des départements d'Alsace-Lorraine (1828-1876) ; situation des justices de paix (1905-1906) ; plainte contre le personnel de la justice de paix de Libourne (1904-1910) ; nominations de juges de paix (1879-1899) ; dossiers de candidats aux offices de greffiers de paix créés dans la Seine (1905).
BB/8/2189 à 3037. Articles à reclasser concernant les justices de paix, les greffiers des cours et des tribunaux de première instance, et les greffiers des tribunaux de commerce.
BB/8/3038 à 3057. Dossiers de rattachements de justices de paix (1920-1937).
Voir les instruments de recherche correspondants sur le site des Archives nationales.

Osamu Tezuka


Osamu Tezuka, disparu en 1989, est sur Wikidépia.

Il est sans doute le premier nom à retenir pour un auteur de manga japonaise.
Son style de dessin est reconnaissable dès la première image. Celles ci sont en effet très simples (proche de la ligne claire) : les traits sont très simples, des visages hyper expressifs, les personnages ont tous des grands yeux ronds et le découpage rappelle celui du cinéma (il était du reste aussi scénariste et était très connu dans des productions d'animation cinématographiques ou télévisuelles).

Son œuvre est immense : 7000 histoires, des milliers de personnages, plus de 700 œuvres inventoriées, plus de 150000 planches de bandes dessinées et quelque 60 films d’animation touchant à tous les genres avec une aisance surprenante de passer de l'un à l'autre, sans doute parce que, très tôt sa mère lui avait fait découvrir ce théâtre Takarazuka, opérette où tous les rôles sont tenus par des femmes et qui allie intrigue et humour. Jugez donc de ma variété de son style : policier, science-fiction, fantastique, biographie romancée, conte pour enfants, horreur.

Je la découvre en ce moment grâce à notre bibliothèque municipale d'Antony qui hélas ne conserve que quelques collections. J'ai ainsi découvert Blackjack en 12 volumes chez Glénat, L'Histoire des 3 Adolf en 4 volumes, le magnifique Ayako chez Delcourt (l'histoire de cette enfant séquestrée ne doit masquer la valeur littéraire indéniable de cette œuvre tant elle est pétrie d'humanisme), Akata en 3 volumes, Barbara en 2 volumes, etc. Il paraît qu'un musée créé à Takarazuka retrace toute son œuvre et qu'un prix, le "Osamu Tezuka culture Award", existe depuis 1997 pour récompenser un manga dont le style correspond le plus à celui de Osamu Tezuka.

mardi 4 décembre 2007

Une enfance malgache


Ceux qui ont passé leur enfance à Mada’ ou, dans une moindre mesure à la Réunion comme moi, trouveront dans ce récit une véritable madeleine de Proust.

J’ai retrouvé toutes les odeurs de mon enfance, ces quartiers de Tana’, ces bruits de friture, ces mets évoqués par l’auteur : le romazava, le henaritra, le ravototo, les fragrances des frangipaniers, des poivriers, ces goûts des fruits tropicaux : les délicieux jujubes, les litchis dont on faisait des toupies avec les noyaux (coupés en deux puis piqués d’une tige d’allumette), les avocats, les mangues juteuses, c’est aussi la vue des paysages magnifiques de la campagne malgache et ses rizières verts à perte de vue ou le silence des Hauts-Plateaux à peine effleuré par le bruit du vent chaud.

J’ai également retrouvé les sonorités de cette langue à travers les multiples jurons dont les malgaches ont le secret. Je n’y suis pas retourné depuis maintenant 30 ans mais j’ai tout retrouvé dans ce livre exaltant de Christian Dumoux, né à Madagascar au milieu du siècle dernier que j’ai rencontré par hasard à la «Fête du Livre» en octobre dernier aux Archives nationales. Nous nous sommes aperçu que nous avions passé, à quelques différences près (Christian Dumoux est d’environ une dizaine d’années mon aîné), la même enfance dans un pays magnifique de couleurs, d’odeurs, de vies.

Une enfance malgache de Christian Dumoux, c’est tout d’abord l’histoire d’une famille à Madagascar qui commence en 1927 avec le départ de oncle (le père du narrateur) depuis Montceau-les-Mines jusqu’aux années 1960 où l’auteur rentre en France pour ses études. C’est surtout le témoignage vécu d'un enfant puis d'un adolescent qui va découvrir la vie et l'Histoire de son « pays » (Madagascar) à travers mille pérégrinations et de nombreux déménagements de sa famille dirigée par un père horloger (un «petit blanc») venu pour «faire fortune» mais qui en fin de compte vit à la limite de la misère à cause d’une mauvaise gestion de son commerce (le père « confondant bénéfices et chiffres d’affaires »), des recettes perdues dans des jeux d’argent (dès, bellotte, PMU), mais aussi de l’alcool.

L’enfant découvre successivement Tananarive, Majunga, Diégo-Suarez (que je n'ai pas connu), jusqu'à l'indépendance puis son départ définitif de ce beau pays dont il aura toujours la nostalgie....

La fin du livre donne quelques rappels historiques de cette colonisation ratée de Mada’. A tous ceux qui ont passé leur enfance à Madagascar, ne ratez pas ce magnifique livre, il fait environ 150 pages et est édité par L'Harmattan (2005) dans la collection «graveurs de mémoire». Pensez aussi à l’offrir à tous les «zanatany» (enfant de la terre ou plus précisément enfant du pays).